Je ne t’ai pas choisi

Cette sensation de mal être n’est pas venue un beau matin sans qu’elle ne s’en aperçoive. Non! Ce trouble la traquait d’aussi loin que sa conscience pouvait lui donner accès. Diane vivait avec un corps qu’elle refusait d’être le sien. Elle se vivait comme une étrangère. Aujourd’hui, avec les avancements de la médecine, on arrive à modifier son corps pour pouvoir vivre plus aisément. Pourtant, dans un pays où plus de la moitié de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté, beaucoup ne souhaitent que voir le soleil se pointer le matin, ressentir sa chaleur leur caresser la peau, et sa lumière éblouir instamment leur visage. Les possibilités d’aménagements pour rendre son corps plus agréable à vivre n’est pas une idée à laquelle on peut s’accrocher lorsqu’on vit dans des conditions proches de l’urgence de vivre.

Que feraient les haïtiens sans leur soleil ? Cet astre brillant qui leur écorche l’épiderme certains jours, et fait dégouliner toutes leurs réserves d’eau par les pores. Personne ne sait ! Certains arguent avec force que les microbes, bactéries, les virus ou autres agents pathogènes, ne peuvent nuire aux haïtiens. Pour la simple et bonne raison que le soleil, l’une de leurs plus grandes richesses, protège contre ces germes nuisibles. Le choléra avait présenté un démenti formel de cette croyance sans queue ni tête.

Paradoxalement, ce soleil dont nous sommes si fiers nous désapprouve lorsque, certains, mal dans leurs peaux, choisissent d’améliorer leur relation avec leur corps avec les pauvres moyens dont ils disposent, inventant des mélanges cancéreux de défrisants pour cheveux, de pots de crèmes éclaircissantes, et d’huiles nocives pour la peau. D’autres en font même un métier, se prennent pour des spécialistes, créent des pages web, font la promotion sur les réseaux sociaux, pour leurs recettes éclaircissantes miracle. Ils appellent cela des traitements, ou des remèdes pour la peau, pour la nettoyer, pour la rendre jolie et présentable. Car c’est une peau trop noire pour être aimée.

Le beau soleil d’Haïti se fit alors vilain en voyant toutes ces nouvelles peaux roses qui se baladent sur sa terre brûlée. Alors, il les chauffât encore plus fort que d’habitude, les rendant encore plus roses, jusqu’à ce que leurs peaux prennent une teinte de veille croûte de pain farci. Faut dire que l’union fait vraiment la force, parce que grâce à ce cela, leurs peaux ont pu se révolter contre ce traitement qui n’était pas digne des fils et filles du soleil. Les recoins de leur coudes, de leur genoux, de leur phalanges, partout où la peau pouvait se renforcer, se refusait à s’éclaircir. De toute façon le rose n’aboutit en rien de bon, en cinq années de présidence et nos années à nous faire bananer par ce soi-disant ingénieur, nous l’avons dûment appris. Espérons.

Diane, se tenait face à son miroir, elle venait à peine de rentrer. La journée a été rude et fatigante, néanmoins elle avait encore le sourire. La jeune femme s’était acheté un beau pantalon couleur bleu lavande, et elle se félicitait de l’avoir eu à un si bon prix. Discrètement, elle avait examiné le tissu de sa nouvelle acquisition dans le bus. Elle le trouva à son goût et remercia le ciel de lui avoir donné l’idée d’aller fouiller dans la pile de vêtement usagés de cette marchande du Carrefour de l’aéroport. Elle trouva ce pantalon en très bon état, presque neuf. Une aubaine ! La tête appuyée contre la vitre, elle réfléchissait avec quel chemisier elle allait le mettre lundi prochain pour aller au travail. L’image de sa penderie se profilait dans son esprit, et mentalement elle fouillait dedans pour faire son choix. Après quelques réflexions, elle opta pour un chemisier aux manches courtes, aux motifs floraux bleus et jaunes. Ce n’était pas un vêtement qu’elle avait l’habitude de porter, donc elle s’assurait ainsi d’avoir bien plus d’effet lorsqu’elle sera au bureau la semaine qui s’en vient. Fraîche, elle pourra débuter la prochaine semaine de travail dans la bonne humeur. Les nouveaux vêtements nous donnent souvent la sensation d’un regain d’énergie dans notre vie.

Excitée comme une adolescente, Diane rentra vite dans sa chambre, se déshabilla rapidement et enfila son pantalon. Elle prit le petit miroir qui n’arrivait qu’à son buste sur le dessus de la commode et le déposa sur le lit, en le penchant un tout petit peu, afin qu’elle puisse voir tout son corps dedans. Longuement, elle regarda, détailla, critiqua, l’image que son miroir lui projetait, ne comprenant pas pourquoi rien de ce qu’elle voyait ne lui plaisait. Soudain, elle se rebiffa et remis le miroir sur la commode d’un air rageur. Puis, elle fit l’idée d’essayer le pantalon avec le chemisier qu’elle avait choisi mentalement. Elle ouvrit sa penderie, le trouva exactement comme elle l’avait visualisé lorsqu’elle était dans le bus. Avec les cintres de qui n’en pouvait plus, tellement ils étaient remplis, et ceux qui paraissaient plutôt libres avec deux ou trois vêtements. Pendant qu’elle fouillait dedans, elle pensa avec amusement que même sa penderie n’était pas sur un pied d’égalité.

Triomphante, Diane trouva son chemisier et elle s’en revêtit. Celui-ci se calla un peu trop sur son tour de poitrine, et les boutons menaient une grande lutte pour rester attachés. Mais il se portait bien avec le pantalon, les couleurs se concordaient parfaitement. La jeune femme, se retourna vers le miroir, et encore, et encore. Elle n’était pas satisfaite de son image. Elle ne pouvait et ne voulait pas penser que c’était son pantalon qui ne lui allait pas, car elle l’aimait trop. C’était un modèle à la mode depuis quelque mois, les femmes étaient superbes dedans, et elle voulait le porter également. Non, le pantalon était parfait, c’est elle qui n’était pas bien dedans. Alors la jeune femme se pencha sous son lit, elle chercha les ballerines jaunes qu’elle aimait tant porter. Les trouva et se chaussa les pieds pour voir le résultat. Elles allaient bien avec le pantalon, mais la jeune femme n’était toujours pas satisfaite. Alors, elle prit un sac d’un même jaune que ses chaussures qui pendaient dans le mur en face de la commode. Après, se retourna vers le miroir pour l’enlever encore une fois de son nid entre les bouteilles de parfums, de déodorants, de pommade pour cheveux, gel et autres produits de beauté, pour le trôner sur son lit. Et cette fois, elle le calla sur deux oreillers afin de le pencher encore plus.

Diane prit son sac, le tenant dans son avant-bras avec une pose élégante, elle se plaça devant son miroir pour voir comment elle se présentait. Et toujours, elle n’était pas satisfaite du résultat. Cependant, cette fois-ci fut une fois de trop, car elle éclata en sanglots.

– Je ne t’ai pas choisi, cria-t-elle face à son miroir. Je n’ai jamais voulu t’avoir.

Diane parlait à elle seule, aucune réponse ne lui parvenait de ce reflet qui est le sien. Lasse et désabusée, elle se déshabilla les larmes aux yeux. Nue, elle inspectait ce corps familier, cherchait des recoins qui ont dû l’échapper. Mais elle n’en trouvera rien. Dans tous les aspects, c’était son corps à elle, ce corps tant haï, qu’elle peinait à rendre supportable. Agacée de cet éternel silence, elle se mit à frapper la glace, au point qu’elle se fissura.

– Je ne t’ai pas choisi non plus, déclara une voix.

Étonnée et effrayée, Diane recula. Elle regarda autour d’elle, elle était seule dans sa chambre. Rassurée, elle rit aux éclats de sa torpeur, se disant que son esprit lui jouait des tours à présent.

– Depuis des années que tu me casses les oreilles, tu te plains de moi. J’en ai marre de tes gémissements ! s’exclama encore cette même voix.
– Qui parle ? demanda Diane avec crainte.
– Moi qui parle, toi qui parles. répondit la voix.
– Je ne comprends pas. dit Diane dans un murmure pour elle-même.
– Bien sûr que tu ne comprends pas, tu n’as jamais été à l’écoute et tu n’as jamais essayé de voir autre que ce que tes yeux te dictent, expliqua la voix.
– Qui êtes-vous ?
– Moi qui suis toi, toi qui est moi. répondit la voix.

Diane resta hébétée. Se pourrait-il qu’elle soit devenue folle ? Se questionnât-elle. Ne sachant pas jusqu’où cette rencontre allait la mener, elle se décida à prendre part à la conversation.

– Je suis Diane. Et vous, qui êtes-vous ?
– Je suis Diane également. Je te l’ai déjà dit, je suis toi, tu es moi, nous sommes supposés faire qu’un.
– Supposés ?
– Oui, tu ne veux pas de moi.
– Pourquoi tu dis cela ?
– Tu viens pour la millionième fois de me crier que tu ne m’as pas choisi. Je n’en pouvais plus, je devais te répondre qu’également je ne t’ai pas choisi.
– Je ne m’adressais pas à toi, mais à mon corps.
– Avec qui crois-tu discuter ?
– Je suis en train de parler à mon corps ! Littéralement ? Ce n’est pas possible…
– Non ! Ce qui n’est pas possible, c’est toi, refusant de m’accepter, après toutes ces années passées ensemble…
– Es-tu fâchée que je ne t’aime pas ?
– Oui, car tu l’es toi aussi. Tu aimerais m’aimer, comme les autres femmes qui se disent fières de leurs rondeurs ou de leurs cheveux crépus dans les photos sur Instagram, que tu n’arrêtes jamais de regarder. Mais, tu veux que je sois comme elles, en oubliant que je suis et ne serais à jamais que toi. Déclara la voix avec peine.

Diane reçut cette réponse comme un coup de massue. Son corps lui avait parlé, elle comprit soudain que la haine qu’elle lui vouait ne retombait que sur elle-même.

Hervia Dorsinville

17/7/2019

Auteur de l’article : admin

1 commentaire sur “Je ne t’ai pas choisi

    Fabidupdefunes

    (juillet 24, 2019 - 4:48 )

    Très beau texte! Merci.

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