Le féminisme dans la musique des Etats-Unis

La musique produit des images de genre, de désir, de plaisir et de corps. De là, naissent des métaphores basées sur le genre qui circulent dans le discours populaire…

Certaines personnes sont très dures avec la contre-culture. C’est dommage. Premièrement, c’est une attitude très peu intellectuelle, car très peu ouverte sur le monde et les possibilités d’y apprendre des choses très intéressantes, mais c’est aussi une attitude très surplombante et arrogante. Ce discours me rappelle celui des classes bourgeoises vis à vie de toutes formes de production populaire. Attention, tout n’est pas à prendre non plus. Mais s’il est vrai que le rap n’a pas toujours un discours progressiste sur la question des femmes, ou les rapports de classes (de plus en plus) il faut se rappeler qu’a une certaine époque, la culture avec un grand c de tout temps porteuse de bien-pensante a longtemps eu la même attitude.

Les hommes à l’extérieur, les femmes à l’intérieur, telle est la loi de la nature.

Jean-Jacques Rousseau

Ne vous méprenez pas, je prends les inquiétudes de Rousseau sur les questions d’inégalités de classes très au sérieux, mais s’il fallait compter sur lui pour une avancer concernant les questions de genre nous en serions encore à demander le droit d’éduquer les femmes.

Be, B - Boys and girls, listen up, You can be anything in the world, in 
God we trust, An architect, doctor, maybe an actress, But nothing comes easy it takes much practice
Les garçons et les filles, écoutez 
Vous pouvez être n'importe quoi dans le monde, en Dieu nous croyons
Un architecte, docteur, peut-être une actrice
Mais rien ne s'obtient facilement il faut beaucoup de pratique


Nas - I can

Bref, tout ceci pour dire, ce qu’on appelle dédaigneusement la contre-culture en plus d’être toujours étrangement avant-gardiste et créatif sur les formes d’expression porte aussi un discours sur les préoccupations de nos sociétés modernes.

Old pirates, yes, they rob I, Sold I to the merchant ships. 
Minutes after they took I, From the bottomless pit.
But my hand was made strong, By the hand of the Almighty,
We forward in this generation triumphantly
Vieux pirates, oui, ils m'ont volé, M'ont vendu à des navires marchands
Quelques minutes après qu'ils m'aient pris de l'enfer
Mais ma main a été solidement créée, Par la main du Tout-Puissant
Nous transmettons dans cette génération, Triomphalement


Bob Marley- Redemption Song

Donc question de classe, prêche de l’égalité, dénonciation du racisme, procès de la colonisation, tout est abordé dans la culture pop, ce n’est donc pas étonnant de vouloir questionner le discours féministe de cette même culture. Ici, je ne me concentrerai que sur la musique, et encore celle que nous connaissons le mieux, faute d’avoir autant d’expositions aux autres : la musique américaine. Je ne remets pas en question ni l’engagement de ses personnes ni le bien-fondé de leur démarche. Mais tout discours politique a un poids et de par l’exposition de ce discours-ci particulièrement, il est important de s’y attarder.

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Je remarque de plus en plus de feminolatre de nos jours. Ces chiens de garde de la femme qui savent mieux qu’elles quoi faire, comment le faire et surtout qui inondent tous les milieux possibles et imaginables dans cette quête de sauvetage de la chose féminin. Nous les retrouvons aussi dans le domaine de la musique. Ceci ne nous empêche pas d’avoir de très bonnes chansons féministe ou pouvant servir la cause féministe. De même, ces artistes feminolatre peuvent être de bonne foi. Mais comme toujours, quand il faut faire bouger les choses et spécialement dans le domaine de l’égalité des genres le discours de surface occupe étrangement le devant de la scène, toujours dans un esprit démonstratif. Je ne m’étonne donc pas aujourd’hui qu’il y ait des thèses de doctorat sur le féminisme de Beyonce ou que n’importe quelle chanson disant les femmes, c’est bon soit récupérer en chant libérateur féministe. C’est dans l’air du temps.

Pour comprendre le discours féministe dans la musique des Etats-Unis, il faut remonter aux années 80. Beaucoup d’universitaires dans la tradition de l’ethnomusicologie, s’intéressent à la critique culturelle. Cette époque voie aussi une pléiade d’étude sur la peinture et le théâtre. Mais le travail de ces jeunes intellectuelles prendra une forme concrète dans les années 90 avec notamment la parution de Feminin Endings de Susan McClary. Feminin Endings, dès sa première publication en 1991, a immédiatement suscité la controverse en raison de son mélange sans précédent de critique culturelle et d’études musicales, approche qui a été baptisée « la nouvelle musicologie ». À travers des études de cas sur des œuvres allant des opéras canoniques de Monteverdi à Bizet, en passant par les œuvres contemporaines, les performances de Diamanda Galás et des chansons populaires de Madonna.

Susan McClary se concentrent sur la manière dont la musique produit des images de genre, de désir, de plaisir et de corps, et explore les métaphores basées sur le genre qui circulent dans le discours sur la musique. L’ouvrage, désormais classique, comporte une nouvelle introduction qui traite de l’accueil critique reçu et des débats qu’il a inspiré.

Dans les années 80, l’essentialisme et le non-existentialisme sont au cœur du débat, alors qu’en 70 est pose pour la première fois un féminisme de la différence (des sexes) en face du féminisme de légalité. Cette digression est importante pour contrer des arguments comme celui de la nudité : oui, le corps de la femme occupe une place de choix dans les thématiques que choisissent d’aborder les artistes. Cela a toujours été et l’est encore. Il faut comprendre que même cette exposition et cette recherche de nudité n’exclut pas un discours féministe. Bien au contraire. Sinon le débat ne ferait pas rage.

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En 70, le corps de la femme est sur la table de la discussion. Le corps de l’homme aussi, mais simplement à titre de comparaison. Et dans les années 70, aux États-Unis, c’est le tube de Elton John :

Jesus freaks out in the street, handing tickets out for God, 
Turning back she just laughs, the boulevard is not that bad.
Les inconditionnels de Jésus, dans la rue,  distribuent des tickets pour Dieu, 
En se retournant, elle rit simplement, le boulevard n'est pas si terrible.

Elton John - Tiny dancer

En parlant de Jésus, en 84 Madona sort Like a virgin. Vidéo très controversée (la controverse reviendra en tout temps dans la carrière de la chanteuse). Dans le clip en plus de faire des références érotiques à peine voilés elle embrasse librement un Jésus noir et brûle une croix. Mais Madona, c’est avant tout une image. Une image de la femme et du corps de cette dernière. D’autres initiatives comme celle-ci seront prises et petit à petit un certain discours féministe va voir le jour. Fin des années 80 et 90 plus de personnes et notamment de femme vont avoir droit au travail. Les femmes ont désormais accès à la liberté économique et une chanson qui fut un grand hit de l’époque en témoigne, il s’agit de bils bils du groupe Destiny child. Si tu ne peux pas payer les factures, c’est mort. Il est vrai qu’à coté, on a une Jennifer Lopez qui clame que love don’t cost a thing, mais quand on voit l’étendue de ce que son Jules lui a offert, on est en droit de se questionner.

Mais la chanson qui va vraiment jouer sur le féminisme et la liberté autant économique que social des femmes est un titre écrit et produit pour la bande originale du reboot d’une série américaine (qui se prône aussi féministe) du nom de Charlie’s Angel. Le titre même de la chanson annonce les couleurs : Independent woman.

I buy my own diamonds and I buy my own rings, 
only ring your cell when I’m feeling lonely,
when it’s all over please get up and leave,
always 50/50 in a relationships.
J’achete mes propres diamants et je paye mes bagues,
je t’appelle uniquement quand je me sens seule
et quand c’est fini va-t’en,
c’est toujours 50/50 dans mes relations.

Destiny's Child - Independent Woman

Le féminisme va aussi être posé dans le couple avec des tubes comme If i where a boy de Beyonce ou Like a boy de Ciara. Encore une fois, la musique suit les idées de l’époque ou un féminisme de l’égalité dont on a parlé plus haut est remis au goût du jour. Si les hommes peuvent le faire, les femmes aussi peuvent le faire. Argument, qui certes bancale, prix au pied de la lettre a toute son importance dans les constructions de bases plus saines pour les relations entre hommes et femmes.

Pour ceux d’entre vous qui sont choqués, sachez que la question de la liberté économique est extrêmement importante pour comprendre la dynamique entre les genres.

En assistant au mouvement me too beaucoup n’ont pas compris que depuis début 2010 il y a un mouvement en gestation. Internet a rendu possible ce que les médias traditionnels ont échoué à faire : donner la parole aux femmes. Ce mouvement ne pouvait prendre une autre forme que celle qu’elle a pris, car au tournent des années 2010, la configuration sociale et mondiale a changé. Des corps de métiers en lien avec internet se sont créés, et de fait des groupes de paroles de femmes se sont créés, un peu dans la suite de ce que la cuisine représentait. Quoique dans le cas de la cuisine, il y a toujours eu le regard paternel et la limite au niveau de ce qui se parlait et de comment il était parlé. C’est peut-être un dommage collatéral du féminisme. Ne pas être arrivé à créer de véritables espaces de parole en dehors d’Internet.

Et comme l’espace féministe avait changé et que plus de femmes avaient la parole et que cette parole était écouter sans les censures traditionnelles la musique a là encore suivit la vague. Rappelons-nous du titre de Beyonce Run the world…

Je réponds brièvement à la question de ceux qui se demandent pourquoi je prends autant d’exemple de Beyonce. C’est une star international dont la parole à énormément de porter. Autant, je trouve qu’il n’y a pas plus féministe que la chanson 4 women de Nina Simone, autant, je ne suis pas certaine que cette chanson est autant connue que celle de Beyonce.

Et pour équilibrer, on aura aussi à côté des Meghan Trainor pour nous pondre des perles du genre: cher future mari je ne ferai pas la cuisine mais si tu es gentil je veux bien acheter le livre. Ou Jennifer Lopez (encore elle) pour nous rappeler qu’il n’y a que les mères pour perdre du temps à faire la cuisine et le linge. Cette chanson d’ailleurs a été écrite par Meghan Trainor…

Meghan Trainor

Le discours de chacune des chansons sur cette petite liste est exactement le discours en surface des feminolatres pour qui être femme n’a jamais été une aussi merveilleuse qualité. C’est une industrie, comme toute entreprise capitaliste miné par la quête du profit, mais qui laisse retranscrire la bonne pensée paternaliste vis avis du féminisme.

À peine les femmes ont dit : laissez-nous travailler, car le système de reproduction des sociétés dans lesquelles nous évoluons nous oblige au travail, aussitôt les feminolatres ont fait du travail (acquis à force de combat et de protestations) une chose tellement acquise et libérateur que tout discours à côte sur des sujets comme le salaire ou les conditions de travail traînée à atterrir. Le discours femme vs homme est aussi un discours feminolatre. Un noir qui, une centaine d’années après la colonisation européenne continue de dénoncer le rapport opprimé oppresseur avec le blanc est dans une démarche juste, mais une femme qui dit : dans le rapport homme-femme s’il faut jouer le rôle de dominé, c’est la femme qui prend chaire. Tout de suite, elle devient une hystérique qui met en place une chasse à l’homme.

Certes je suis très ouverte, et même partisane de la contre-culture. Quoique ce terme me répugne. Je ne dis pas non plus que ce discours-là est à balayer d’un revers de main, grand dieu non, je dis qu’il faut avoir en tête que la grandiloquence de ce discours n’est que la pointe parfois même erronée des rapports de genre. Car parler des femmes qui travaillent dans une société ou tout le monde ne travaille pas, parler de qui dirige le monde alors que même pour les métiers genres comme la cuisine les principales figures mainstream sont des hommes, parler de la maternité comme une obligation aux travaux ménager, c’est donner raison aux détracteurs de la contre-culture. Cette même contre-culture qui a été la première à nous amener ouvertement un Jésus noir.

Mélissa Beralus

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Auteur de l’article : Mélissa Béralus

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Mélissa Béralus est journaliste, enseignante et une ancienne étudiante en arts plastiques de l’Ecole nationale des Arts (ENARTS). Elle est également membre de l’Atelier Jeudi soir, chroniqueuse littéraire sur internet et romancière. A Mus’Elles, elle anime la rubrique : « Voyage au bout du texte. »

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