Petite perle s’en va…

Sans forcer, une brise légère, presque timide fait craqueter les tôles et les clous qui les joignent. Michoue est assise sur le perron de la maison en terre battue, quand elle accueille le chatouillement de la brise sur son visage aux rides impromptues. Comme les traces des allées sinueuses qui mènent à la route voisine.

Des petits picotements aux aisselles, comme mordue par une fourmi rebelle et entêtée, se font sentir. Ce matin, elle s’était brossée avec minutie mais n’avait songé à faire qu’une grande toilette. Michoue aime se sentir fraîche et belle après les labeurs quotidiens. Elle a constamment besoin de se débarbouiller pour ôter les sueurs et la boue accumulées au marché de charbon toute la semaine.

Elle ne sait pas ce qui lui arrive aujourd’hui. C’est toute la crasse du marché qu’elle sent encore entassée sous ses yeux, ses aisselles, son entrejambe et ses cuisses ; un malaise que le vent réveille à tort. N’étaient-ce ses pensées qui la tenaillaient des cheveux jusqu’aux orteils, elle irait prendre une grande douche à la rivière. Elle renverrait son tête-à-tête avec Ti Djo pour un autre jour.

Michoue laisse vagabonder ses yeux sur les feuillages de l’arbre de pin étendu sur sa tête. Ses pensées se fixent sur sa fille Linda, et ces enfants qui laissent Beaumont sans jamais revenir quand une voix rêche et monotone s’est fait entendre dans le buisson.

-Mi-choueee est là?

Ti DJo est pour Michoue ces amis qui se révèlent être des compagnons de la vie, comme un frère. Il a toujours vent des beaux jours. Les mauvais jours, il s’emmène comme une ombre sans que personne n’ait besoin de donner une quelconque nouvelle. Il sent de loin que chaque jour a raison des denrées pour les âmes qui vivent.

Depuis peu, les yeux de Ti DJo se pavanaient sur les tiges jaunies des bananiers et des grenadiers qui étaient murs même si leurs ramures paraissaient sèches. Un mirage de la misère dont on ne parle pas à la radio, même si elle tenaille les tripes des enfants comme des adultes. Pendant ces moments, Ti DJo va et vient pour choisir ses ouailles.

Au loin, une horde d’enfants, dont Linda, clapotent leurs pieds sur le sol sec et pierreux. Joignant leurs petites voix à la manière d’une chorale qui entame un refrain. Un refrain triste.

Ti Djo a dû hausser la voix un peu plus que d’habitude pour leur adresser la parole.

-Michoue est là ?

Ti Djo entend seulement quelques rires s’échapper entre les lèvres des enfants, claquant leurs pieds sur les buttes de terre rouge. Jouant au peu d’innocence qui leur reste avant que la ville entre dans leurs têtes, bouffe l’énergie de leurs squelettes faméliques, leur enlève le peu d’innocence, s’il leur en reste après toutes les souffrances de la province.

Plusieurs d’entre eux ne se perdent pas d’illusion. Ils sont destinés à la ville pour servir, une famille, une dame quelconque. Et les rires sont tamisés de peur. Certains preneurs comme Ti Djo les inondent de mensonges ; comme « La dame te prépare une belle chambre à coucher tout seul! » ou et « Elle veut t’adopter ». Le mot adoption s’échappe lors avec une pinte d’hésitation des lèvres de Ti Djo. Bizarrement, il apaise les parents récalcitrants et le souffle haletant des enfants. Traiter nos enfants comme leurs propres enfants en ville ! Personne n’avait vu une chose pareille, mais cette pensée était vraie dans la tête de Ti Djo. Et elle demeurait vraie rien que dans sa tête.

Il traverse. En un battement d’ailes, Ti Djo se trouve face à Michouee. Il est là est pour s’enquérir des intentions de Michoue. Linda devrait aller chez cette famille en ville dont il ne manquait pas de vanter les mérites.

Les enfants prêtent attention aux conversations des adultes, malgré leurs rires et les tapotements de leurs petits pieds énergiques. Une écoute sournoise, teintée d’un brin de curiosité. La ville! La ville! Elle est toujours faite de promesses pour eux.

Quelques rares enfants de la contrée n’ont pas cette peur maladive de l’ailleurs. Lorsqu’on leur dit qu’ils partiront dans des familles plus fortunées pour servir comme domestiques. Ceux-ci peuvent jouer, rire à leur manière, faire leurs adieux aux copains. Sans sourciller.

Ti Djo, lui , est issue d’une famille de grande lignée domestiques, qui ont tenté leur chance pour des potions de nourriture, des friperies en meilleure santé et l’école du soir qui est à Beaumont, un petit luxe. Mais personne ne sait pourquoi il emmène les enfants en ville quand l’alcool est bu en grandes portions la veille. On le voit souvent qui les accompagne comme l’ombre de lui-même, sous le regard résigné des habitants de la contrée.

– La ville c’est le destin aux enfants à nous grandis. Restés ici, ils ne sont que la honte de la chance que nous n’avons pas pu leur donner.

C’est son refrain à lui. Michoue et tout le monde dans la contrée le connait. Les quelques piastres glissées dans sa poche sale de tous les petits boulots du jour, y rentrent comme cette vérité dans sa tête. Ces piastres qui ne durent que le moment des négociations pour ensuite s’envoler dans l’achat de tafia. Ti Djo sait maquiller les illusions et les soucis des parents qui élèvent à la place des enfants leur bétail. Il sait les convaincre des avantages de la ville. Car, réveillés avant le chant des cops, ils laissent la maison pour que les enfants se débrouillent avec une marmite de maïs bouilli, du Tonm Tonm ou quelques nourritures légères.

– Entre la force de la raison et mes sentiments d’attachements à ma fille, aujourd’hui encore, je ne sais quoi décider. s’entend Michoue dire, faiblement, comme un reniement.

– Linda n’est pas comme les autres. C’est une vraie maitre-dame !

Michoue regarde avec une pointe d’inquiétude l’allée sinueuse bondée de cactus , telle un ornement qui mène à sa maison. L’arbre à pin les couvre comme un parapluie; empêchant au soleil de déployer toutes ses ardeurs sur les peaux fatiguées. Ces plantes sauvages constituent des barrières naturelles, très envahissantes. Elles sont si présentes, on dirait les cheveux sur sa tête. Si Romain, son défunt mari n’était pas mort ; oui s’il était là, il les aurait coupées, il aurait planté des arbrisseaux plus attirants et moins dangereux. Leur lait dit-on, est dangereux pour les yeux.

Tôt, le matin, Michoue avait prit un valeureux cop, l’avait tué d’une main preste et impatiente pour le repas du midi. C’était la seule volaille en bonne santé qui lui restait. Elle en sert un morceau à Ti Djo, il la dévisage en la regardant faire, sachant combien les choses ne sont pas bonnes.

Michoue avait confié une dizaines d’ustensiles en fer blanc à son amie Nira qui avait pris le soin de les laver, et de les déposer sur des étagères de fortune. Afin de bien en évaluer la valeur, par rapport à tout ce qui existait dans la maison. Nira était toujours présente pour elle les jours les plus importants. Si sa fille devait partir, il fallait au moins qu’elle donne à la maison une belle fraîcheur. Même si, qu’elle que soit l’activité qu’elle organise lui paraissait bien froide, sans saveur de gaieté.

Elle n’aimait jamais le dimanche. Ce jour la ramène aux longues heures de réflexion, donc à ses problèmes. Ses projets de repeindre la maison, d’envoyer Linda à l’école qui n’avaient pas abouti, l’année d’avant. Certes, le dimanche, il n’y avait pas avec le même engouement, l’affairement des autres matins, où aux premières lueurs du jour, les marchands roucoulent en offrant des fruits et des légumes. Le dimanche, la tourmente remplace d’emblée le calme du matin.

De son côté, il fallait remuer le charbon de bois en espérant de pouvoir vendre un jour sur deux, au cours de la semaine. Sur les draps amidonnés, d’un blanc immaculé, repassés la veille avec un fer au charbon de bois. Cadeau de la mairie. Ces draps lavés exprès par Nira avec du digo, avaient une propreté de sainteté lui laissait indifférente. Une seule pensée la travaillait ; devra-t-elle ou non laisser sa fille, Linda, partir ?

Ti Djo était passé, des semaines auparavant pour faire à Michoue sa sempiternelle demande. Il avait toujours une très bonne impression de Linda. Une vraie perle! Déjà, à ses six ans ses hanches fermes prenaient la carrure et la démarche d’une demoiselle. Elle pouvait en même temps transporter quatre gallons d’eau sans sourciller. Ne s’attardait pas en route pour rire à tout va.

Son seul défaut, qui n’en est pas vraiment un, c’ est qu’elle a les yeux enfouis dans sa tête comme sa maman. Des yeux chiches dans son visage séraphique qui lui font ressembler à un hibou. Il y avait plein d’autres adolescents qu’il pouvait envoyer ; son job étant de placer les enfants dans les familles plus fortunées. Mais elle, il la trouve spéciale.

Il y a cette démarche rapide qu’elle hérite de sa maman, un amour de jeunesse raté. Ti Djo pense qu’elle ferait un vrai soldat. Ti Djo prend souvent plaisir à le dire, il peut jurer par tous les saints, une fille comme elle fera l’honneur de sa mère en ville.!À l’avenir, elle sera une vraie maîtresse de femme. Une marchande valeureuse, tout comme Michoue!

Michoue pensa un instant aux éloges qu’elle a reçus de la bouche de plus d’un. Mais ce n’est pas vraiment le fonds de ses pensées. Dans sa tête, comme dans chaque maisonnette avoisinante, elle le sait. Malgré les dires de Ti Djo, surtout lors des rentrées des classes , les besoins des grandes dames en ville prennent chair.

Le dimanche c’est le jour préféré de Ti Djo. De coutume, il passe le dimanche pour un dernier tête-à tête avec les familles dont il sélectionne de vaillants enfants pour les placer en domesticité. Et le lundi, il passe les prendre en plein cœur de la nuit pour les placer aux Cayes comme domestiques.

Il en amène parfois un si grand nombre qu’il ne peut se rappeler leurs noms, l’alcool fort dans ses veines et l’excès de tabac aidant. Les filles, il les désigne alors comme des maitres-femmes et les petits garçons, comme des petits soldats. Il choisit les plus habiles, les plus vifs d’esprit et comme il aime le dire les plus vivants, ceux qui ont leur réponse au bout des lèvres.  Quand les récoltes sont dévastées ; pris de déboires, ce sont les parents qui sollicitent son service.

La terre qui se prête alors en vaste terrain de jeu. Vaut mieux encore en profiter! Vaut mieux la tapoter! Les rires des enfants continuent de plus belle. En ville, chaque parcelle de terre doit être très occupée. Attachée à une chose utile, une bâtisse, une église. Chaque enfant doit être au service d’une dame! La terre ici, vaut mieux en profiter! La poussière alors se dissimule entre les gazons sauvages entre deux pâtés de maison, une poussière aussi timide que leurs voix.

Ici, les effusions de joie ne sont pas quelque chose qu’on partage, un biscuit. Le bonheur est sournois, tamisé, interdit par peur d’être contrarié. Le bonheur est presque éteint. Les pieds des enfants clapotent sur le parterre asphalté. Ils savent attendre Ti Djo qui vient de temps en temps décider de leur avenir. Il parle ; il parle encore de Linda. Et cette phrase qui revient :

-La ville c’est le destin aux enfants à nous grandis, Michoue!

Michoue l’écoute sans l’écouter. La tête ailleurs, dans le vide. Mais le sort était là depuis des lustres. Depuis que Ti Djo avait suivi la démarche de Linda, sa démarche de maitre-femme en devenir. Depuis qu’il avait jeté son dévolu sur elle comme un curé choisirait un enfant de cœur. Il la regardait, elle était proche. Aussi proche que quand les nuages sont à portée de la main, que le ciel s’enveloppe d’un voile obscur.

Michoue tire rageusement sur un brûle-gueule rempli de tabac. Ses pieds s’étendent sur deux grandes feuilles d’amandier. Pour soulager son corps qui se raidit , elle aurait tout donné. Un malaise grand calibre,sans raison particulière mais qui titille tout son corps au point d’alourdir ses membres. Peut-être à force de trop se triturer la cervelle. De trop réfléchir à sa petite Linda. Mais voilà, elle avait passé plusieurs nuits à penser à cette décision. Une chose était claire maintenant : son enfant est faite pour la ville, pas pour la province. C’est une petite perle de la province. Et elle s’en va…

Juin 2019

                                                                                                                               Jeanne-Elsa Chéry

Auteur de l’article : Jeanne-Elsa Chéry

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Jeanne-Elsa Chéry est travailleuse sociale et journaliste. Elle est également détentrice d’un diplôme en allemand de Deutsch Haitianisches Kulturinstitut de Port-au-Prince.Elle est l’instigatrice et la coordonnatrice générale de Mus’Ellesdont la mission principale est d’encourager les femmes et les filles à écrire davantage et leur offrir un espace de publication de leurs manuscrits ou tapuscrits. Elle y anime les rubriques « Coup d’oeil » et « Rencontres ».

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