Ti chérie

Ti chérie

Le mardi 25 septembre de l’année 20.. , à 2h 35 de l’après-midi, Jolène sentit la première envie lui démanger les mains. Pourtant, comme détachés d’elle, ses doigts continuaient leurs mouvements cycliques sur le crane de la cliente. De la nuque à l’avant. Les instructeurs de l’Institut de Beauté Tropicale, avaient bien insisté là-dessus. Jolène utilisa consciencieusement le bout de ses doigts pour le massage nécessaire à l’activation de la circulation sanguine. Autour d’elle, les répliques fusaient d’un fauteuil à l’autre, les clientes s’exprimant sans contrainte autre que la nécessité d’élever la voix pour couvrir le bruit des séchoirs.
– Encore des soucis domestiques ! Ma femme de ménage m’a déclaré qu’elle avait mal aux articulations et ne pourrait plus repasser au fer à charbon. Et alors, je lui dis, est-ce que je suis responsable des coupures d’électricité ? Ma fille, tu ne peux diminuer tes tâches parce que tu dis souffrir aux articulations. Ma sœur m’a reproché de la gâter car je lui ai donné quelques comprimés analgésiques, mais je lui ai tout de même remis le linge à repasser. Si on se laisse faire, c’est fichu, ils n’arrêteront pas de demander des faveurs et d’augmenter leurs revendications. Voyez ce qui se passe actuellement avec cette histoire de salaire minimum. Les ouvriers réclament à corps et à cris la somme de deux-cent gourdes, c’est tout de même l’équivalent de cinq dollars, pour toi et moi, ce n’est rien, je te l’accorde mais pour eux ! En ont-ils vraiment besoin ? Leurs obligations sont bien moindres que les nôtres, et leurs goûts bien plus modestes. Et que se passera-t-il si le personnel domestique se met lui aussi à réclamer plus d’argent ? Je pense qu’il faut beaucoup plus de modération dans la mise en place de cette justice sociale dont on parle. Par exemple, c’est certain que la servante a le droit d’aller chez le médecin mais moi, lorsque je suis malade, est-ce que je visite le médecin en dehors de mes heures de bureau ? Vous me voyez laisser mon magasin parce que je ne me sens pas bien. Ce serait la faillite avant longtemps. Mais comment faire saisir à ces gens l’importance de la persévérance et de la motivation. Ils ne comprennent que l’instant présent : ils ont faim et doivent manger, ils ont mal et doivent être soulagés immédiatement. De toute façon, elle n’aurait pas été chez un médecin ou à l’hôpital mais chez un hougan. Car tout malaise s’explique par un maléfice. Il y a toujours quelqu’un à vouloir les éliminer et contre qui ils doivent se défendre. On se demande à quoi sert toute la sorcellerie et magie qu’ils pratiquent puisque apparemment leur condition ne s’améliore pas vraiment !
Le massage favorise aussi l’élimination des pellicules. Après une infime pause, Jolène appuya sans faire pression et continua le massage par de légers mouvements circulaires.
– Cela fait du bien ce que tu fais là. Continue, ma fille. … Oui, très chère, je disais donc que je comprends parfaitement ce qu’éprouve ta belle-sœur. Moi aussi, parfois je me dis que je tolère trop la mienne. Imagine qu’elle se plaint depuis quelque temps de fortes douleurs abdominales et traine la patte pour préparer le petit déjeuner. Les enfants ont failli être en retard pour l’école. En deux fois, j’ai dû leur préparer moi-même leur bol de céréales…. C’est inadmissible en effet, mais je m’estime chanceuse qu’elle ne soit pas enceinte. Il faudrait tout recommencer avec une autre. On dirait qu’elles sont nées pour mettre des enfants au monde. Chaque fois qu’elles ouvrent les jambes, elles en attrapent un. Attention, Ti chérie, tu me fais mal avec tes ongles.
Les instructions sont très claires : surtout ne pas utiliser les ongles ou autre objet tels que peignes ou brosses pour effectuer le massage. Utilisez les pouces pour masser au dessus des oreilles en allant vers la tempe.
– Moi, la mienne je l’ai tout de même depuis trois ans, ce qui est un record de nos jours. Le commerce informel, synonyme de misère autonome mais tout aussi sordide, les attire comme un aimant. La raison c’est qu’ils refusent tout bonnement de travailler : garçons de cour, ménagères, bonnes d’enfants, veulent tous se la couler douce. C’est de plus en plus difficile de trouver quelqu’un de confiance. Ou alors, ils te sortent des exigences inacceptables ! A croire qu’ils ont un diplôme ou un certificat ! Tu parles, il faut tout leur apprendre. … Moi, j’accepte de leur montrer quoi et comment faire, après tout, ils ne sont pas formés, mais je déteste qu’ils me volent mes affaires. Ton sucre diminue, le riz, le lait, je ne peux tout de même pas nourrir toute la famille. C’est déjà assez qu’il me faut chaque jour penser à leur petit-déjeuner, à leur déjeuner, comme si j’étais responsable de leur bien-être. Je leur donne à manger ce que nous, nous mangeons, pas question de faire une nourriture spéciale pour le personnel domestique comme l’a fait toute sa vie ma belle-mère. Cependant, ils n’ont aucune reconnaissance et pensent plutôt que tout leur est dû…. Tu as parfaitement raison, c’est insensé de vouloir faire confiance à ces gens-là. Ils ont faim constamment, ne sont jamais rassasiés et en outre ils ne respectent aucune des règles d’hygiène les plus élémentaires. Après tout, ils vivent dans des conditions d’insalubrité permanente et ne tombent pas malades car ils ont l’habitude des microbes. Mais ils arrivent chez toi et refilent à tes enfants leurs maladies. Tiens, d’en parler me donne le frisson.
À 2h 56, Jolène ressentit une douleur qui irradia du bas ventre pour arriver jusqu’à ses doigts. Elle arrêta le massage une minute et ferma les yeux.
– J’ai une de ces soifs ! Myrlande ! … Que dis-tu ? Tu t’appelles Jolène ? C’est vrai, je m’en souviens maintenant. Au fait, c’est toi qui avais fait la manucure pour moi la semaine dernière. Je n’ai pas la mémoire de vos noms, c’est pourquoi je préfère dire Ti chérie ; c’est plus facile pour nous deux. Allez, prends-moi une boisson bien fraiche s’il-te-plait, d’autant plus que je vais bientôt passer sous ce maudit séchoir. Tu me feras une pédicure pendant que mes cheveux sèchent. Ainsi, je perds moins de temps, et je n’aurai qu’un seul pourboire à donner. … Il faut admettre, Mesdames, que nous sommes tout de même chanceuses d’avoir de l’aide à la maison. Lorsque je passe deux semaines à Miami, j’en reviens épuisée. Entre la vaisselle, la lessive, le ménage, j’ai l’impression de passer mon temps à m’occuper de travaux domestiques, comme une servante qui ne reçoit aucun gage. Même avec tous leurs appareils, lave-vaisselle, machine à laver et séchoir à linge, aspirateur, il arrive un moment où l’envie me vient de me faire servir un café après le déjeuner et de m’allonger pour le boire sans me préoccuper de nettoyer quoique ce soit. Alors pour me faire plaisir, je prends parfois la voiture et me rends à un Starbucks où je me paie un café latte à trois ou quatre dollars. Mais ce n’est pas pareil lorsqu’on est chez soi et qu’on se fait servir. C’est une douce sensation, vous devez l’avouer, mesdames. .. Un mal nécessaire, disait ma grand-mère. Mais parfois, je dois me retenir pour ne pas les renvoyer tous. J’en ai marre de ces présences qui envahissent mon espace avec leur senteur encore si nature, leurs mouvements maladroits, leurs voix, cet accent populaire pas trop joli qui me fait sursauter à chaque fois, me rappelant leur monde misérable. Mon chauffeur par exemple, le matin, je me fais violence pour ne pas trop montrer que son odeur, un mélange de corps mal lavé, d’eau de Cologne bon marché et d’aliments trop gras me rend malade… Eh ! Jolène, tu me fais mal. Il faut vraiment faire plus attention à ce que tu fais, autrement tu n’auras pas de pourboire Ti chérie. … Finalement, moi je me dis que ce système leur profite beaucoup plus qu’à nous. Non, je n’exagère pas ! Ils sont logés, nourris, et surtout ils prennent contact avec un mode de vie tout à fait différent, propre et décent.
3h05 pm. Les instructions précisent que pour la pédicure, après que les pieds aient trempé dans l’eau tiède et savonneuse, il faut bien les brosser, en insistant sur les talons et les plantes. Puis, à l’aide d’une pierre ponce, on s’attaque aux peaux mortes et aux callosités. Et surtout il faut frotter fort pour les faire disparaitre.
– Mais qu’est ce qui te prend, Jolène ? Mes pieds ne sont pas si sales que ça tout de même. Ce n’est pas nécessaire d’y mettre tant de force. Aie ! Elle m’a blessée cette fille, mais regardez ! Mon sang coule dans la cuvette, elle m’a arraché la peau. Qu’est ce qui lui a pris aujourd’hui ? C’est incroyable.

Évelyne Trouillot

Auteur de l’article : admin

1 commentaire sur “Ti chérie

    Muriel Vieux

    (juin 21, 2019 - 3:19 )

    Ahh que j’ai apprecié l’ironie.

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